DRH, dirigeants : combien votre environnement de travail vous coûte réellement ?
- Béatrice D.
- il y a 5 jours
- 9 min de lecture
Dernière mise à jour : il y a 3 jours

En France, seuls 8 % des salariés se déclarent engagés (Gallup, 2025). Le désengagement coûte 14 840 € par salarié et par an (IBET 2024). Ceci est une moyenne nationale, mais faites le calcul selon vos effectifs : 14 840€ pour 92 % de salariés désengagés, même en divisant ce chiffre par 2, ça reste vertigineux.
On aurait vite fait d'en déduire que le problème vient des salariés eux-mêmes (pas assez motivés ou impliqués, trop exigeants...). Sauf que ce serait confondre causes et effets : la véritable origine de cette perte se niche dans vos environnements, codes ou process de travail.
Le mécanisme invisible qui épuise vos équipes
Pendant que vous lisez ces lignes, sans même que vous vous en rendiez compte, votre cerveau accomplit un exploit titanesque : alors qu'il capte les millions de stimuli qui sont émis à chaque seconde dans notre environnement, il intercepte, analyse, traite et écarte de votre conscience presque tout ce qui se passe autour de vous. Si bien que votre conscience n'en recevra qu'une cinquantaine.
Concrètement, c’est un filtre naturel qui décide en temps réel ce qui mérite votre attention et ce qui doit rester hors champ. Sans ce tri automatique, vous seriez tellement saturé(e) d'informations qu'il vous serait impossible de travailler puisque chaque conversation, mouvement, lumière, vibration, notification, sollicitation, odeur, température viendrait s'imposer à votre conscience à chaque instant.
Vous l'aurez compris, ce filtre est une bonne chose. Sauf que ce n'est pas sans conséquence puisque votre cerveau dépense de l'énergie pour maintenir ce barrage permanent. Et plus l'environnement est saturé, plus la facture cognitive grimpe. Alors certes, vous ne la ressentez pas, mais elle se manifeste pourtant de multiples façons : fatigue, irritabilité, baisse de précision, erreurs en fin de journée, tensions musculaires (nuque, épaules), difficultés de mémorisation, baisse de motivation et une capacité à décider qui s'effrite au fil des heures pour vous ainsi que pour l'ensemble de vos collaborateurs.
Chez une personne autiste hypersensorielle, ce filtre fonctionne différemment. Il ne se referme pas aussi efficacement : là où votre cerveau apprend à ignorer la climatisation, le cliquetis d'un clavier ou le passage d'un collègue, le sien continue d'y réagir à chaque fois, avec la même intensité. Ce que vous ne percevez plus depuis 10h du matin, elle, elle le perçoit encore à 17h. Et l'énergie qu'elle dépense à essayer d'en faire abstraction (sans y parvenir) l'épuise bien avant la fin de la journée.
Ce que votre corps encaisse à votre insu
Imaginez un open space lumineux, moderne, avec des plantes vertes, des bureaux réglables en hauteur, une salle de repos avec poufs et machine à expresso. Un espace théoriquement pensé pour favoriser la collaboration de vos équipes, dont vous êtes très fier(e).
En 2021, Sander et ses collègues (Bond University) ont placé 43 personnes dans un open space simulé. L'environnement était banal : bureaux, conversations, passages, sonneries de téléphones, cliquetis de clavier, machine à café... rien d'extraordinaire.
Pourtant, les capteurs qu'ils avaient posé sur les participants racontent une toute autre histoire :
Micro-transpiration : +34 % (ce qui est un indicateur de stress)
Humeur négative : +25 %
Fréquence cardiaque en hausse
Le plus frappant dans cette expérience ? Les participants disaient se sentir bien alors que leur organisme, tout comme les capteurs, sonnaient l'alarme.
En 2024, Radun, Maula et al. ont confirmé ce décalage : il suffit d'une conversation de fond pour que le corps passe en mode stress. Même chez ceux qui disent ne rien ressentir.
Chez les personnes autistes ou TDAH, cette même exposition déclenche des effets immédiats, massifs, impossibles à ignorer. Là où le collaborateur neurotypique accumule un stress silencieux au fil des heures, des jours et des mois, le collaborateur autiste ou TDAH, atteint quant à lui le seuil de surcharge bien plus vite.
À ce stade de votre lecture, vous vous dites sans doute : d'accord, mais ça ne concerne que les profils autistes ou TDAH, donc ça ne me concerne pas.
Erreur stratégique majeure.
D'une part, parce que ces profils sont déjà dans vos équipes. Et d'autre part, parce que ce qui affecte les personnes neurodivergentes affecte aussi l'ensemble de vos collaborateurs. La seule différence, c'est que les premiers le ressentent immédiatement et tentent de s'en préserver... tandis que les seconds, ne parviennent pas à faire le lien entre leurs ressentis et ce qui le provoque. Ce qui est problématique quand on sait les impacts réels sur leur organisme.
En d'autres termes, vos collaborateurs neurodivergents sont vos premiers lanceurs d'alerte sur la qualité réelle de votre environnement de travail.
Et la suite va vous le démontrer.
Vous voyez les symptômes tous les jours... mais jamais la cause
Vous connaissez ces situations :
Cette cheffe de projet qui bloque systématiquement une salle de réunion vide pour s'y isoler, alors qu'elle a un bureau,
Ce contrôleur de gestion qui ne prend plus jamais sa pause déjeuner à la cantine, préférant manger seul devant son écran
Cette RH qui a posé 3 vendredis d'affilée en télétravail et qui, quand on lui demande pourquoi, répond c'est plus calme pour mes dossiers de fond
Ce développeur qui enfile son casque anti-bruit dès 10h et qui ne l'enlève qu'à la pause
Cet assistant de direction irréprochable le matin, qui fait preuve de moins de patience et qui envoie des mails un peu plus secs après 16 h
Cette manageuse qui multiplie les réunions en visio depuis son bureau fermé alors que son équipe est à 3m
Toutes et tous vivent la même réalité, mais leur filtre fait exactement ce pour quoi il est conçu : il masque les symptômes. Si bien qu'ils ne voient pas le lien entre l'open space et leur fatigue, entre les réunions sans ordre du jour et leurs erreurs, entre le bruit de fond et leur incapacité à boucler un dossier à 18h.
Leur corps encaisse, leur productivité chute et vos tableaux de bord RH ne captent rien, car ils ne mesurent pas ce que l'environnement leur coûte.
Les responsables de ces factures invisibles
Cette surcharge ne vient pas d'une seule source. C’est une accumulation entre vos process, vos codes sociaux, votre environnement de travail... :
1) Le bruit : une agression que votre conscience a appris à ignorer
Imaginez : vous travaillez sur un dossier complexe. À 3m de vous, deux collègues discutent. Vous ne participez pas. Voire, vous essayez même de ne pas les écouter. Pourtant, votre cerveau, lui, capte chaque mot.
Malheureusement, dès que la parole environnante est compréhensible, la performance chute. Les travaux de Hongisto (2005) et la revue de Haapakangas, Hongisto & Liebl (2020) montrent que les tâches de mémoire de travail verbale sont les plus affectées, avec des baisses pouvant dépasser 15 %.
Au-dessus de 55 décibels, la précision sur les tâches analytiques se dégrade significativement et ce, pour chaque salarié (pas seulement pour les collaborateurs autistes ou TDAH).
Au-delà de ces effets, la recherche montre que le bruit n'est pas un simple inconfort. C'est même une agression permanente que votre conscience a appris à ignorer mais que votre corps, lui, comptabilise jour après jour.
Et comment ça se traduit concrètement pour vos salarié(e)s ?
Troubles du sommeil,
Fatigue chronique,
Irritabilité,
Dépression,
Anxiété,
Déficit d'attention...
Et, à plus long terme, des conséquences qui constituent une alerte majeure pour les dirigeants :
Diabète de type 2,
Hypertension,
Infarctus,
AVC...
Et tout cela... même quand vos collaborateurs vous disent : "ça va".
Pour un collaborateur neurodivergent, ces effets ne sont pas différés : le bruit de fond que vos équipes endurent sans le savoir, lui, il le reçoit de plein fouet dès les premières minutes de la journée. Ce que le neurotypique accumulera en pathologie chronique au bout de quelques semaines, le neurodivergent le manifestera en surcharge en quelques heures à peine.
Et le fait qu'il ne puisse masquer les effets
est précisément ce qui est précieux pour vous puisqu'il rend
visible ce que les autres subissent en silence.
2) Les réunions : un coût sous-estimé
En France, les salariés perdent environ 9,1h par semaine en réunions improductives. Soit un peu plus d'un jour de travail par semaine. Sachant qu'après une réunion décevante, 84 % de vos collaborateurs se plaignent ensuite auprès de leurs collègues. Ce qui signifie que l'effet ricochet contamine non seulement l'ambiance générale mais aussi la disponibilité mentale de chacun, bien au-delà de la réunion elle-même.
Faites le calcul sur une année complète : l'impact est loin d'être marginal.
De plus, ce que peu de managers savent : après chaque réunion, le cerveau a besoin d'un temps de récupération. Le passage du mode interaction au mode concentration profonde n'est pas instantané : les neurosciences parlent "d'un coût de commutation attentionnelle". Aussi, quand un collaborateur sort de réunion et ne parvient pas à se replonger immédiatement dans un dossier complexe, ce n'est pas un problème de motivation. C'est juste de la neurologie.
Pour un collaborateur neurodivergent, le coût de chaque réunion est encore plus élevé : il doit non seulement décoder les implicites, mais aussi gérer la surcharge sensorielle de la salle, maintenir un contact visuel attendu, interagir et traiter le contenu. Une chose est sûre : l’ensemble de vos collaborateurs sortent diminués de cette expérience.
3) L'attention fragmentée : le fléau silencieux
En 2004, Gloria Mark, chercheuse à l'Université de Californie, mesure qu'un travailleur reste en moyenne 2 min 30 sur une tâche avant de basculer vers une autre. 20 ans plus tard, elle refait la mesure : 47 secondes. La médiane ? 40 secondes.
40 secondes. C'est le temps qu'il vous a fallu pour lire ce paragraphe.
Et ce n'est pas le pire. Près de la moitié de ces décrochages ne viennent même pas de l'extérieur. C'est le travailleur lui-même qui se coupe, conditionné par des années d'interruptions et de sollicitations permanentes. Et chaque décrochage coûte cher à l'entreprise puisqu'il faut 23 min en moyenne pour revenir à la tâche initiale.
Plus troublant encore, même les notifications qu'on ne prend pas la peine de consulter impactent l'attention : le simple fait de savoir qu'elles existent suffit à dégrader la performance cognitive.
Un collaborateur TDAH n'a pas besoin d'un open space pour avoir du mal à rester concentré : son cerveau fonctionne déjà comme ça. Mais l'environnement de travail moderne a fini par imposer à tout le monde (dans un moindre mesure) ce que le TDAH vit depuis toujours : une machine à fabriquer du déficit d'attention chez 100 % de vos salarié(e)s.
4) Le coût de la politesse de façade
Sourire quand on n'en a pas envie. Répondre "super, et toi ?" sans y penser. Rire à une blague qu'on n'a pas trouvée drôle. Participer au déjeuner d'équipe alors qu'on aurait eu besoin de 20 min de silence.
Chacune de ces interactions a aussi un coût. Les chercheurs appellent cela "le surface acting" : chaque ajustement social contraint mobilise des ressources cognitives et émotionnelles qui ne sont plus disponibles pour le travail. Les effets mesurés :
Désengagement et baisse de la satisfaction au travail (Kammeyer-Mueller et al., 2013)
Épuisement émotionnel / burnout (Hülsheger & Schewe, 2011 ; Grandey, 2003)
Intention de quitter l'entreprise (Mesmer-Magnus et al., 2012)
Baisse de performance au travail (Goldberg & Grandey, 2007)
Anxiété au travail (Mesmer-Magnus et al., 2012)
Affect négatif persistant / humeur dégradée (Judge et al., 2009)
Insomnies (Grandey & Melloy, 2017)
Sabotage envers les clients : dans les cas extrêmes, l'épuisement lié au surface acting prédit des comportements hostiles envers les clients (Deng, Walter & Guan, 2018)
Retrait et évitement au travail : les salariés se désengagent des interactions, se mettent en mode pilote automatique (Chau et al., 2009)
Sentiment d'inauthenticité et isolement social : le salarié se sent déconnecté de ses collègues parce que toutes ses interactions reposent sur un masque (English & John, 2013)
Conflits travail-famille : les partenaires de vie des salariés qui pratiquent le plus de surface acting rapportent davantage d'insatisfaction conjugale (Grandey et al., 2012)
Autrement dit, les codes sociaux de votre entreprise ne fatiguent pas seulement vos équipes. Ils fatiguent aussi leurs familles.
Et ce coût existe pour tout le monde. Mais pour un salarié neurodivergent (autiste, DYS, TDAH...), cela demande un effort encore plus important, à chaque instant. Car là où ses collègues décodent automatiquement le ton ironique ou le sous-entendu, lui doit le faire consciemment, à chaque interaction.
Une chose est sûre, à la fin de la journée, l'ensemble de vos collaborateurs ne sont pas fatigués par leur travail mais plutôt par tout ce qu'ils ont dû masquer, qui plus est au sein d'un environnement plein de stimuli.
Le canari dans la mine
Pendant des décennies, les mineurs descendaient avec un canari, plus sensible aux gaz toxiques. Quand il s’arrêtait de chanter, ils savaient qu’il fallait remonter. Le canari ne créait pas le danger : il le révélait.
Vos collaborateurs neurodivergents jouent ce même rôle pour l'ensemble de vos équipes.
Quand ils vous disent que l'open space est invivable, que les consignes manquent de clarté ou que les réunions les épuisent, ils ne parlent pas de LEURS problèmes personnels. Ils décrivent ce qui dégrade la performance de toute l'organisation.
Ignorer ces signaux, c'est accepter de perdre de l'argent chaque année, en boucle... au lieu d'investir une bonne fois pour toutes dans des aménagements qui profiteraient à tout le monde. Y compris à vous-même.
Dans la deuxième partie de cet article, je vous proposerai des solutions concrètes d’aménagements et vous expliquerait en quoi chaque euro investi dans cette transformation bénéficiera à 100 % de vos collaborateurs.
Béatrice Duka, Consultante neurodiversité Le Lab'Atypik
J'accompagne les entreprises dans l'inclusion des profils neurodivergents pour vous permettre d'arrêter de perdre de l'argent pour 100 % de vos collaborateurs.


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