Autisme et hypersensorialité : la passoire sensorielle
- Béatrice D.
- 11 juil.
- 4 min de lecture
Dernière mise à jour : 15 oct.

Être autiste, c'est vivre chaque jour avec un cerveau qui n'a pas de bouton pour régler l'intensité et la variation des stimuli. Bruits, odeurs, lumières vives, agitation visuelle, textures… une avalanche de stimuli, dans leur densité la plus brute, s'engouffre dans l'organisme à chaque instant.
Là où un cerveau "normal" filtre et hiérarchise spontanément les informations sensorielles (atténuant ce qui est superflu pour lui permettre de se concentrer sur l'essentiel), celui de nombreuses personnes autistes reste en prise directe avec tout ce qui les entoure. Ce qui passe en arrière-plan pour la plupart, devient pour elles, central, omniprésent, envahissant, submergeant, au point de parfois éclipser totalement la présence même de leur interlocuteur.
Quand le cerveau ne filtre plus
Plus la personne autiste essaie de faire abstraction de ce déferlement sensoriel pour se concentrer sur son interlocuteur et la discussion en cours… plus ces effets semblent s'intensifier. Il faut dire que de fournir l'effort de faire disparaître un à un les bruits, les odeurs, les lumières, les mouvements en milieu urbain tout en donnant l'illusion d'être à l'aise durant une interaction sociale, mobilise une énergie colossale. D'autant plus que dans le même temps, il faut aussi dissimuler cette tempête intérieure pour paraître "normal(e)", présent(e), interactif(ve). Ce masque social devient alors une enième charge mentale, laissant peu d'espace pour un échange naturel et fluide, dans ces conditions.
Face à cet envahissement : mouvements, bruits, odeurs, luminosité ambiante, voix de l’interlocuteur et discussion semblent fusionner, jusqu'à ne plus former qu'un tout cacophonique et indistinct. Parvenir à extraire le fil d'une phrase, le sens d'une idée dans ces conditions, devient alors un défi herculéen. Il faut dire que le cerveau des personnes autistes n'a pas la capacité de dire au monde extérieur :
"Stop, je ne prends plus ça !".
Même submergé, il continue à recevoir l'environnement contemporain, en haute définition, dans toute sa granularité.
Cette absence de filtre n'est ni un défaut d’attention ni un manque de volonté à l'idée de s'adapter aux normes. C'est une réalité neurologique. D'où cette question essentielle posée aux professionnel(le)s de l'autisme, dans un précédent article :
Est-ce vraiment "aider" une personne autiste que de lui demander de s'adapter coûte que coûte aux normes sociales en vigueur, pour son bien, sans prendre en compte cet envahissement sensoriel ?
D’autres personnes autistes, à l'inverse, expérimentent l'hyposensorialité, Les stimuli leur paraissent lointains, pas assez perçus, les obligeant à traquer activement les sensations pour se reconnecter avec son corps et son environnement, pour retrouver un équilibre sensoriel qui fait défaut.
Et parfois, ces deux réalités cohabitent : une personne autiste peut être hypersensorielle (sons, lumières) ET hyposensorielle (toucher, goût) à la fois.
Hypersensorialité : vivre dans un monde sans filtre
Ces vécus opposés témoignent d’une même vérité : notre environnement est construit sur une norme sensorielle qui n’est pas universelle alors que nous vivons tous dans le même environnement, sans distinction. Ce qui m'a amenée à m’interroger :
Et si nous étions, en réalité, tous concernés ?
Imaginons, un peu : si un Néandertalien, avec ses sens affûtés par des millénaires passés dans un environnement naturel et calme, débarquait subitement dans nos métropoles bruyantes, éclairées 24h/24 et bombardées de signaux artificiels : flux d'informations, publicités, néons, klaxons, foule, odeurs industrielles… son système nerveux, s'écroulerait probablement instantanément, submergé par l'anxiété et une confusion extrême, face à cet assaut sensoriel, le rendant incapable de fonctionner normalement.
Ce serait non seulement un choc temporel, mais aussi culturel et surtout…
un effondrement neurobiologique.
Mon intime conviction, c'est que notre environnement, avec son flux incessant et souvent agressif de sollicitations, oblige chaque cerveau à trier, ignorer, repousser (et pas juste celui des personnes autistes). Ce filtrage de tous les instants, souvent inconscient, mobilise pourtant des ressources colossales chez chacun(e) d'entre nous. Et il y a un coût à cette performance invisible, même chez ceux dont les filtres semblent fonctionner.
Hypersensorialité : le coût caché de la résistance sensorielle
Physiquement : mise à mal du système nerveux, le corps reste en état d'alerte, le stress et l'anxiété s'accumulent, des tensions musculaires s'installent, le sommeil se fragilise, la fatigue devient chronique, la santé cardiovasculaire peut en pâtir,
Cognitivement : l'attention se fragmente, la concentration s'effrite, la mémoire de travail est altérée. L'innovation et la prise de décision s'en trouvent diminuées, les erreurs se multiplient,
Émotionnellement : l'irritabilité augmente, la tolérance diminue. Les relations sociales deviennent plus exigeantes et donc plus rares, l'épuisement émotionnel s'installe, jusqu'à l'anxiété ou le burnout.
Professionnellement :

Ce mal-être sensoriel invisible touche bien au-delà des seuls profils neurodivergents : il touche également une grande part de la population. C'est le prix payé pour un environnement toujours plus saturé, qui pousse chaque cerveau à la limite de ses capacités de traitement, impactant en même temps le bien-être au travail, l'absentéisme, le désengagement, la rétention de talents et la productivité.
Pédagogiquement :
Chez les enfants, un environnement sensoriellement bruyant et sur-stimulant réduit considérablement les capacités d'apprentissage :
• L'attention est captée par les stimuli perturbateurs,
• La fatigue cognitive s'installe plus vite,
• Le cerveau peine à encoder et traiter les nouvelles informations.
Ce ne sont pas les capacités intellectuelles qui sont en cause, mais bien l’environnement qui rend l'apprentissage plus difficile, voire impossible à certains moments : la distraction ou l'opposition qu'on leur prête pourraient être en réalité des signaux de surcharge.
Et si l’hypersensorialité des personnes autistes, était en réalité un indicateur pour l'ensemble de la population ?
Et si cette perception non filtrée révélait le monde tel qu’il est vraiment et non tel que nous le rendons supportable par des mécanismes de filtrage énergivores ?
Et si l’expérience des personnes autistes mettait en lumière la nécessité de repenser nos espaces de vie et de travail pour les rendre plus sains, plus propices à la concentration, aux apprentissages, à la productivité et au bien-être ?
Débattons-en...



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