Éducation Nationale : diagnostiquons-nous pour comprendre ou pour trier ?
- Béatrice Duka - Le Lab'Atypik
- 10 févr.
- 9 min de lecture
Dernière mise à jour : 11 févr.

Éducation nationale : diagnostiquons-nous pour trier ?
Imaginez que vous êtes myope.
Depuis des mois, vous plissez les yeux, confondez les panneaux, avez des migraines. On vous emmène chez l'ophtalmo. Le diagnostic tombe : myopie. Vous voilà plein d’espoir… On va enfin trouver une solution à votre problème.
Sauf que… au lieu de vous prescrire des verres adaptés, on vous propose des lunettes pour presbyte. Pourquoi ? Tout simplement parce qu'il y a plus de presbytes que de myopes en France. Parce que le budget ne permet pas de faire du sur-mesure pour les minorités et parce que c'est la seule et unique correction disponible (au nom de la majorité des presbytes qui l’emporte).
Résultat : vous voyez toujours flou, vos migraines ont empiré, votre myopie s'est accentuée, vous êtes épuisé(e). Sauf que maintenant, c'est entièrement de votre faute ! Ben oui : on vous a diagnostiqué une myopie, prescrit des lunettes pour presbyte et vous ne faites aucun effort pour essayer de vous y adapter !
Vous trouvez cela absurde ? Assurément, puisque ça l’est.
Personne n'infligerait jamais cela à un élève myope.
Et pourtant, c'est exactement ce que vivent, chaque jour, les élèves neurodivergents au sein de l'Éducation Nationale.
Le quotidien d'un élève que personne n'a écouté
Un élève autiste, DYS ou TDAH ne vit pas l’école comme les autres. Il la subit
6h par jour dans un environnement que personne n'a conçu pour lui.
En classe
Les néons vifs grésillent, les chaises raclent le sol, 28 élèves reniflent, toussent, fouillent dans leur trousse, leur cartable, chuchotent ou rient en même temps. Son cerveau traite à chaque instant chaque stimulus avec une intensité que les autres ne soupçonnent même pas. Se concentrer sur la voix de l'enseignant devient un effort épuisant quand le cerveau refuse de filtrer tout le reste.
L’un butera sur l'orthographe ou le calcul. Non par manque d'intelligence ou d'effort, mais parce que son cerveau emprunte des chemins de traverse que personne n'a essayé de comprendre.
L’autre ne décodera pas les consignes orales chargées d'implicites que tout le monde semble saisir… sauf lui. Aussi, quand il est interrogé et que sa réponse arrive autrement (trop lente, trop directe, formulée différemment ou avec un vocabulaire trop riche), les ricanements fusent. Il apprend ainsi très vite que prendre la parole, c'est s'exposer. Comment participer en classe, dans ces conditions ?
Mais la classe n'est pas le pire
Il y a les couloirs, où les corps se bousculent entre deux cours dans un vacarme assourdissant, compact et envahissant. Il y a aussi la cour de recréation, où l'agitation visuelle, tactile et auditive sont la norme : cris, courses, bousculades, tensions en tous genres qui éclatent sans crier gare.
Pour un élève qui ne décode pas les règles implicites du groupe, la cour n'est pas un moment de détente mais un vrai champ de mines social. Il ne comprend pas pourquoi il est mis a l’écart, pourquoi on rit de lui, pourquoi il devient une cible malgré tous ses efforts d’adaptation pour tenter de leur ressembler. Le harcèlement ne commence pas par un coup. Il commence par un regard, un ricanement, une place qu'on ne lui fait jamais lors des jeux improvisés en équipe. Et c’est à lui qu’on reprochera à postériori de réagir trop fort, pas assez, ou encore au mauvais moment.
Et puis il y a le réfectoire.
Le bruit y est assourdissant : couverts qui claquent contre les assiettes, bruits de cuisine, chaises qui grincent, centaines de voix qui se superposent dans un espace ou tout résonne, où les odeurs se mélangent, où l’éclairage y est cru. Pour un élève hypersensible, chaque repas ressemble à une épreuve d'endurance sensorielle déguisée en pause déjeuner.
Et encore, on ne parle pas ici du transport scolaire, de l’étude du soir, des activités périscolaires… autant de moments où la surcharge continue sans que personne ne la décèle (sauf lui).
Résultat : il arrive en classe épuisé.
Justement au moment où on lui demande de se concentrer.
Et quand la surcharge devient insoutenable (quand l'élève explose, devient mutique, s'effondre ou se fige, parce que son système nerveux a atteint sa limite), on parlera alors de trouble du comportement, de crise autistique, d’inadaptation de l’élève ou pire encore d’élève ingérable. On consignera, on convoquera, on signalera, on réorientera…
Comme si le problème venait de lui ou de l'éducation qu’il a eue. Comme si c'était son incapacité à s'adapter qui posait souci et non le fait que rien, absolument rien, dans l'environnement scolaire n'ait été pensé, adapté ou transformé pour lui.
Quand l’école ne savait pas encore nommer
Il y a 40 ans, les élèves n'avaient pas de diagnostic. En revanche, ils avaient des étiquettes : "fainéant, bavard, dans la lune, agité / dissipé, peut mieux faire, ne participe pas assez en classe…. "
Certains ont décroché, d'autres se sont éteints en silence, persuadés qu'ils étaient stupides, paresseux ou tout simplement pas faits pour l’école (ce qui n’a pas été sans conséquences à l’âge adulte).
Pour autant, personne ne parlait de charge supplémentaire trop lourde ni de réorientation vers un établissement spécialisé : les enseignants faisaient cours devant eux chaque jour sans que le système ne juge leur présence insoutenable.
On ne les repérait pas parce qu'on n'avait pas encore les mots pour les voir. Aujourd'hui, nous les avons : autisme, dyslexie, dyspraxie, dyscalculie, TDAH…
Le diagnostic : quand nommer devient exclure
On nous avait promis que ces mots changeraient tout. Que le diagnostic précoce aiderait les enfants, qu’on transformerait l'école en profondeur pour les accueillir. Il n'en a rien été. On diagnostique plus tôt, certes, mais les classes, la pédagogie, les effectifs, les ressources et la formation des enseignants n'ont pas changé.
Le diagnostic aurait dû être un outil de compréhension pour éclairer les besoins de chaque élève afin d’adapter l'environnement en conséquence. Dans les faits, il est devenu tout autre chose.
En effet, une fois le diagnostic posé, l'élève ne devient pas un enfant mieux compris mais au contraire un problème à résoudre, une charge insoutenable, un dossier MDPH, une notification d'orientation, une charge administrative... On l’oriente vers un dispositif que l'on décrit comme préférable pour lui alors que dans la réalité, il est surtout préférable pour l'école ordinaire qui se décharge ainsi de tout effort de transformation. Et ce, en contradiction directe avec la loi du 11 février 2005, qui pose la scolarisation en milieu ordinaire comme un droit et non une faveur conditionnée par la capacité de l'élève à s'adapter.
Ce n'est pas l’élève qui a changé entre ces deux époques. C'est ce que le système fait de lui, une fois qu'il sait comment le nommer.
Soyons clairs : le diagnostic n'est pas l'ennemi. Le problème, c'est l'usage institutionnel qui en est fait.
L'illusion statistique : quand les chiffres de l’inclusion racontent une fausse victoire
Les politiques se targuent souvent dans les médias des bons chiffres de l'inclusion. Et c'est vrai qu'à première vue, on scolarise davantage d'élèves en situation de handicap. Mais ces élèves étaient déjà là pour la plupart : ils n’étaient tout simplement pas encore diagnostiqués.
Ce qui a changé, ce n'est pas leur nombre dans les écoles, c'est notre capacité à les nommer. On a transformé des fainéants en dyslexiques, des agités en TDAH, des bizarres, des "ne participe pas assez en classe" ou des élèves dans la lune, en autistes.
Et chaque diagnostic posé a fait gonfler les statistiques, donnant ainsi l'impression que l'école s'ouvre à ces élèves alors qu'elle se contente, pour une part significative, de compter des enfants qu'elle accueillait déjà, sans rien faire pour eux.
Reconnaissons aussi qu'une partie de cette hausse concerne des enfants qui n'étaient pas scolarisés avant 2005. Mais le récit dominant « on n'a jamais autant inclus » masque une réalité bien plus inconfortable : pour beaucoup, le diagnostic n'a pas ouvert la porte de l'école ordinaire. Il a surtout ouvert celle de l'ULIS, puis de l'IME, puis plus de porte du tout.
La France paie plus cher pour exclure que pour inclure
Regardons les chiffres que personne ne met en face.
Un élève scolarisé en milieu ordinaire coûte environ 8 000€ par an
Ce même élève accompagné par un SESSAD (c'est-à-dire maintenu dans sa classe avec un soutien extérieur), environ 18 000€
En ULIS, autour de 18 000€ également
En IME, près de 45 000€ par an
En ITEP, plus de 50 000€
Le coût moyen toutes catégories confondues pour les établissements et services médico-sociaux accueillant des enfants en situation de handicap atteint 47 600€ par an. (source : CNSA, synthèse nationale des coûts 2020).
Et pour quel résultat ? Dans nombre de ces structures, l'élève ne bénéficie que de quelques heures de scolarisation par semaine, dans un environnement pas nécessairement mieux adapté à ses besoins.
Autrement dit : la France dépense entre 3 et 5 fois plus pour exclure un élève que pour l'inclure
Et détrompez-vous si vous pensez que ce sont des lignes budgétaires abstraites ou que l’inclusion ne concerne que les familles concernées : chaque contribuable français paie pour que des enfants soient séparés de leurs camarades, placés dans des structures plus coûteuses, pour un résultat scolaire souvent inférieur à ce qu'une école ordinaire correctement équipée pourrait leur offrir.
Et c'est loin d'être un accident budgétaire ponctuel car ce choix politique est reconduit chaque année ET financé par la collectivité (vous, moi...). Et ce, pour plus de 100 000 jeunes accueillis dans des établissements spécialisés
(source : DREES, ES-Handicap 2022).
Le gouffre financier de l’exclusion ne s’arrête pas là puisqu’à ces chiffres, il faut ajouter les coûts indirects :
Le décrochage scolaire, estimé à 340 000€ par décrocheur sur une vie active. Ce qui représente, rapporté à l’échelle d’une génération de décrocheurs, un montant d’environ 26 Milliards chaque année (BCG pour la Fondation Apprentis d'Auteuil, mai 2025)
Le chômage : 2 fois plus élevé chez les personnes en situation de handicap (DARES Focus n°55, 2023)
L'exil forcé : 8 258 personnes handicapées françaises, (dont 1 250 enfants), accueillies en Belgique pour 500 millions d'euros par an d'argent public
Les soins de santé mentale qui auraient pu être évités par un accompagnement précoce adapté
Le manque à gagner pour les parents qui réduisent ou cessent toute activité professionnelle faute de solution adaptée (seules 54% des mères d'enfants handicapés travaillent). (DREES, Études et Résultats n°1169, 2020)
L'exclusion ne coûte pas seulement plus cher que l'inclusion. Elle appauvrit aussi tout le monde : chaque décrocheur, chaque parent contraint de quitter son emploi, chaque talent gâché est un manque à gagner pour la société toute entière.
Et derrière ces chiffres… des parents et des enseignants s'épuisent
Les parents se battent contre des MDPH engorgées, attendent des mois une AESH qui ne viendra peut-être jamais. paient de leur poche les séances de psychomotricité, d'ergothérapie, de neuropsychologie et de psychologie que la Sécurité sociale refuse de rembourser en libéral. Ils financent également les bilans diagnostiques, achètent le matériel adapté, paient les transports, remplissent les dossiers MDPH et recommencent à chaque renouvellement (comme si la neurodivergence de leur enfants pouvait disparaître d’une année sur l’autre). Et quand ils n'en ont plus les moyens… leurs enfants n'ont tout simplement plus accès aux soins.
Et puis il y a les enseignants auxquels on demande d'inclure des élèves qu'on ne leur a jamais appris à comprendre. On les envoie au front sans formation, puis on s'étonne qu'ils craquent ou qu'ils orientent.
Quand l'enseignant finit par dire "je ne suis pas formé", quand la réunion se conclut par un "il serait mieux ailleurs" : c'est le résultat prévisible de décennies de sous-investissement politique dans l'inclusion. Nous n'avons pas affaire à des enseignants défaillants mais à un système qui a organisé sa propre impuissance et à des décideurs politiques qui continuent de s'en satisfaire sur les médias.
Ce que la France pourrait faire si elle le décidait
Réorienter 10% du budget des établissements spécialisés suffirait à démarrer la transformation de l’école : former les enseignants à la pédagogie différenciée, recruter des AESH correctement rémunérées, aménager les écoles, conventionner les professions paramédicales aujourd'hui non remboursées et déployer des équipes ressources mobiles directement dans les écoles plutôt que d'exiger des familles qu'elles attendent 2 ans une place en structure.
Les solutions existent. Ce qui manque, c'est le courage de passer d'une école qui demande aux élèves de s'adapter à une école qui s'adapte à ses élèves.
Et qu'on ne vienne pas dire que ces mesures ne profiteraient qu'à une minorité. Des décennies de recherche convergent vers un constat : ce qui est essentiel pour certains élèves devient confortable pour tous. Un cours structuré, une consigne explicite, un environnement sensoriel apaisé, la lutte contre le harcèlement... ce ne sont pas des concessions faites aux élèves neurodivergents MAIS les conditions d'un enseignement de qualité pour l'ensemble des élèves.
Tout au long de cet article, la réponse s'est imposée d'elle-même : en France, on diagnostique pour orienter vers la sortie afin que le système n'ait pas à se remettre en question.
Inversons la tendance : diagnostiquons l'école, ses carences en formation, ses AESH sous-payées, ses classes surchargées, ses structures qui excluent au lieu d'accueillir. Et cette fois, exigeons de nos politiques un vrai plan d'accompagnement.
Béatrice Duka Lab'Atypik - Consultante inclusion



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